Je m’appelle Nicole.
Aujourd’hui, lundi, c’est mon anniversaire, j’ai quarante-deux ans.
Je n’ai pas à me plaindre, je ne suis pas trop mal conservée. Vingt ans d’exercice de la psychanalyse, après tout, ça permet de se maintenir. Tout ce que les
gens vous balancent… j’essaie de ne pas tomber dedans. Mais en même temps, ça me paralyse. De peur de marcher dans la merde, on n’ose plus mettre les pieds par terre !
Je vais m’acheter des fleurs en sortant quand j’aurai fini mes consultations.
Je me suis mise à penser à lui, je ne faisais pas grand-chose d’autre depuis huit mois.
C’était arrivé une fin d’après-midi vers dix-huit heures. J’étais fatiguée, il ne restait plus qu’une personne dans la salle d’attente, un
homme.
- Monsieur DUPUY s’il vous plaît. Bonjour, asseyez-vous.
Monsieur Dupuy n’était pas vraiment un bel homme, un visage anguleux, des pommettes saillantes, un nez légèrement busqué. Il était grand, mince, un peu
voûté, peut-être par le problème qu’il allait m’exposer. Mais ses yeux me plaisaient, vifs et exprimant un mélange de force, de sagesse, de volonté et de douleur. J’étais hypnotisée.
- Monsieur, je vous écoute
- C’est difficile à dire … Je viens vous voir parce que …ma femme ne veut plus de moi, je veux dire physiquement.
J’en avais ras le bol de ce boulot. Toujours les mêmes histoires. Par automatisme, je posais moi aussi le même interrogatoire.
-Ah oui. Cela s’est produit brutalement ou progressivement ?
-D’un seul coup. Un jour, il y a six mois, c’était un mercredi, je me rappelle très bien, elle m’a dit qu’elle n’avait plus envie.
Mais que ce n’était pas de ma faute. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Elle m’assure qu’il n’y a personne d’autre, mais je ne la crois pas.
-Y a-t-il eu un évènement inhabituel dans votre vie qui aurait pu avoir une incidence sur elle ?
-Non, je ne vois pas. J’ai beau me creuser la tête, rien.
Il en aimait une autre et ça me le rendait désirable. J’étais tordue, je le savais, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
-Est-ce qu’elle vous a déjà dit qu’elle vous trouvait beau ?
-Beau ? A non, jamais. Pourquoi ? Vous trouvez que je suis beau ?
Je voulais le provoquer, m’amuser avec lui, comme un chat joue avec sa proie. C’était la fin de la journée et je n’avais vraiment plus envie de bosser. Il
était vulnérable et j’avais l’intention d’en profiter.
-C’est à votre femme qu’il faut le demander. Vous savez, pour qu’une femme désire un homme, une attirance physique, qui, d’ailleurs est très
subjective, est indispensable. S’il y a désir, il y aura plaisir et si ce dernier a été présent, on cherchera à renouveler cette sensation le plus souvent possible. C’est le piège. Nous sommes
tous des drogués du plaisir sous quelque forme qu’il soit, sexuel, bucolique, alimentaire. Le plaisir est la plus dangereuse des drogues. Il y a dépendance à tous les coups. Si votre femme ne
trouve pas de plaisir sexuellement, elle compensera ce manque d’une autre façon sinon elle risque un grave déséquilibre psychique.
-Oui, elle aime beaucoup manger depuis un certain temps. Elle ne pense même plus qu’à cela, c’est insupportable !
-Poser- vous la question. Comment puis-je donner du plaisir à ma femme ?
J’étais en train de me dire que c’était le genre de type qui, lorsqu’on le giflait, tendait l’autre joue, quand il réagit soudain et parut irrité par mes
phrases toutes faites.
- Je suis venu vous voir pour que vous m’expliquiez comment faire ! Si je le savais, je serais resté chez moi. Vous croyez que c’est facile
de vous déballer mes problèmes ?
- Parlez-moi de vous. Qui êtes-vous, que voulez-vous, où allez-vous. Comment vous jugez- vous ?
- Qui je suis ! Je m’appelle Bruno DUPUY, j’ai trente-cinq ans. Je travaille dans un bureau à Paris …
- Oui, je vois…mais encore.
- Vous voyez …..Non, vous ne voyez rien du tout, vous avez les yeux aveuglés par votre suffisance et vous êtes une connasse de première
avec votre air de gonzesse mal baisée. Je vais vous dire ce que je veux : trouver ma femme. Où je vais : voir la psy qui se la tape. Ma femme est ici, j’en suis sûr. Je vais ouvrir
toutes les portes, les placards et je suis sûr de la trouver. Elle est venue vous consulter il y a six mois et depuis, je ne la reconnais plus ! C’est vous qui lui avez enlevé l’envie, le
désir de mon corps. Je ne vous laisserai pas faire ! Ah ! Ah !votre secret, je l’ai percé, comme un gros furoncle, et je vais l’étaler sur la place publique. Tout le monde
saura que Mme Nicole Desjardins est une gouine et qu’elle abuse de ses clientes.
Il était devenu tout pâle. La rage se lisait dans ses yeux et je ne pouvais soutenir son regard. Il me faisait peur.
- Je vous en prie, calmez-vous. Lâchez-moi ! Je ne vous connais pas. Je rencontre des tas de clientes tous les jours. Comment pourrais-je
savoir si j’ai vu votre femme. D’abord, comment s’appelle t’elle ?
- Elle s’appelle Lisa, Lisa Pelletier, elle à trente ans, les cheveux châtains, les yeux bleus et à plutôt tendance à l’embonpoint. Donc, vous
la connaissez… votre regard parle pour vous.
Ce n’était pas possible ! Lisa avec lui, comment allais-je lui expliquer. Je ne pouvais pas, je n’avais pas le droit. Lisa ne me le pardonnerait jamais.
Cependant, il fallait lui dire quelque chose. Je le sentais capable de tout.
- Oui, je la connais, mais elle ne se trouve pas ici… elle est partie, il y a une heure ! Elle vient effectivement en consultation me voir
régulièrement. Mais pas pour ce que vous croyez. Vous vous trompez, je connais bien votre femme mais je n’ai pas avec elle, les rapports que vous imaginez. Elle est devenue une amie, c’est tout.
J’ai beaucoup d’affection pour elle et ce qu’elle vit en ce moment est très dur. J’essaie de l’aider, je la persuade de vous parler, mais elle ne le peut pas. Elle a un gros problème qu’elle ne
peut encore partager avec vous.
- Je ne vous crois pas ! Je n’ai pas confiance en vous. Ma femme me ment, j’en suis sûr. Elle a donc quelque chose à cacher. Vous insinuez qu’elle
me trompe, que je ne suscite plus aucun désir chez elle et vous voulez me persuader qu’elle a juste un petit passage à vide. Vous vous foutez de moi, et je me demande ce que je fais encore ici.
Je m’en vais sur le champ sinon je sens que je ne vais plus pouvoir me contrôler.
Pourquoi l’ais-je retenu…Un pressentiment, peut-être ou alors le désir de vivre quelque chose d’inhabituel.
- Non, ne partez pas, votre femme vous aime. Vous savez, les apparences sont souvent trompeuses. Je suis sûre qu’en ce moment, vous vous
méprisez. Le matin, vous vous rasez sans trop vous regarder dans la glace, car vous avez honte de vous. Vous aimeriez rester couché et dormir pour ne plus penser. Mais, la nuit, vous ne parvenez
pas à fermer l’œil. Vous songez à elle, vous avez envie d’elle, vous vous soulagez comme vous pouvez, mais la frustration est toujours plus grande. Le matin, encore plus éreinté que la veille,
vous arrivez au boulot et vos collègues font des blagues de mauvais goût qui vous donnent envie de leur casser la gueule.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
Sans m’en rendre compte, je dévoilais à cet homme le constat de mon propre échec.
- Il y a des moments dans l’existence où l’on doit tout remettre en question alors que l’on croyait pouvoir se reposer, arrêter de courir. Mais
peut-être est-ce cela la vie, rester constamment en mouvement, chercher la vérité pour mieux se mentir et mentir aux autres pour garder sauf le sentiment qu’on existe. Moi, par exemple, je tombe
très souvent amoureuse d’hommes qui aiment déjà une femme. Sans doute, parce que je sais pertinemment que ce sentiment ne sera pas assouvi et ne pourrai, par conséquent, être déçue.
- Moi, c’est le contraire, je n’arrive pas à m’assumer, j’ai honte de le dire, mais c’est ainsi, je n’existe pas sans ma femme. Pendant plusieurs
années, j’ai voulu nier l’évidence. J’ai joué le macho, le mec inébranlable, le type indispensable et irremplaçable. Et quand, du jour au lendemain, Lisa m’a fait comprendre qu’elle pouvait se
passer de moi, je suis devenu une serpillière. J’ai pris conscience, tout d’un coup, que je vivais grâce à elle et n’étais plus un homme, mais un ectoplasme.
Je me repris enfin pour aborder le problème qui le tracassait.
- Monsieur Dupuy, avez-vous connu votre père ?
- Pourquoi cette question ? Non. Ma mère m’a toujours dit qu’elle était tombée enceinte d’un inconnu dont elle ne savait rien. J’ai
beaucoup souffert de ne même pas savoir son nom.
- Lisa et vous n’êtes pas mariés, n’est-ce pas ?
- Non, mais quel est le rapport !
- Ecoutez, je suis très embarrassée, Lisa m’a confié quelque chose de terrible et je n’ai pas le droit de vous le dire, je suis tenue au secret
professionnel et c’est à elle de vous en parler. Elle seule peut vous éclairer, mais il faut qu’elle le veuille, et elle n’est pas encore prête.
- Mais qu’est-ce que vous faites !
Arrêtez, vous êtes cinglé, lâchez-moi, je vous en prie, je vais tout vous raconter … J’espère que Lisa me pardonnera.
Brusquement, il était devenu fou de rage, avait contourné mon bureau et saisi mon cou entre ses deux mains. J’étais prise de panique, il était capable de
m’étrangler bien qu’il ne fut pas d’un tempérament violent. On le sentait au bout du rouleau, prêt à tout. Si je lui disais la vérité, me croirait-il ?
La peur me paralysait.
- Parlez !
D’un mouvement de tête, je lui fis signe de relâcher son étreinte pour me permettre d’émettre un son audible.
- OK, mais si vous vous foutez de moi, je vous étrangle ! Compris.
Je murmurais en tremblant :
- Oui…Il y a six mois, Lisa est venue me voir pour la première fois. Elle était complètement effondrée. Je l’ai tout de suite trouvée
sympathique et je me suis dit que je tenterai l’impossible pour l’aider. Elle était si désemparée…Laissez-moi respirer, je vous en prie ! Elle m’a expliqué que son père venait de mourir. Il
l’avait appelée juste avant pour lui parler. Elle ne l’avait pas vu depuis de nombreuses années. Il avait divorcé avec sa mère, quand elle avait cinq ans et, depuis, leurs relations étaient
pratiquement inexistantes. Elle s’est présentée au rendez-vous. Et là, son père lui a révélé qu’il avait rencontré une femme avant sa mère, et qu’elle avait eu un enfant de lui : un
garçon….
- Je ne vois pas le rapport, arrêtez votre baratin ou je serre !
- Mais cette femme n’a jamais su que le père de Lisa, connaissait l’existence de ce garçon, car il n’a plus jamais donné signe de vie : il
avait trop honte de sa lâcheté.
- Comment savait-il que c’était son fils ; il pouvait être d’un autre.
- Justement, au départ, il ne le savait pas, mais il l’a appris par hasard. Il a aperçu cette femme avec un petit garçon qui
l’appelait maman et il s’est dit que c’était peut-être son fils. Alors, il les a suivis sans se montrer et s’est débrouillé pour approcher l’enfant. Il avait été frappé par la ressemblance.
A son insu, il lui a coupé une petite mèche de cheveux dont il a fait analysé l’ADN .Le résultat était convaincant : il était bien le père de cet enfant. Cependant, il n’a jamais été
voir cette femme pour lui dire tout simplement : « j’ai appris que tu avais un fils et je suis son père. Je suis désolé d’être parti sans crier gare, mais, pour moi, notre relation
était sans importance, je ne pouvais pas savoir. »
- La femme, comment s’appelle-t- elle ?
- ………
J’étais tellement terrifiée que malgré mes efforts, aucun son ne sortit de ma bouche.
- Répondez !
- Je savais qu’il avait compris, mais il voulait que je le dise.
Il resserra ses mains sur ma gorge. Je sentis un liquide inonder mes jambes et vis une tâche qui s’agrandissait sur la moquette bleu pâle de mon bureau.
Mourir maintenant, c’était vraiment trop stupide. Mais la vie n’est pas un modèle de bon sens, non ? Peu importe, j’avais terriblement peur. Je parvins enfin, grâce à un effort immense à
articuler faiblement :
- Françoise Dupuy….oui, vous avez bien entendu. Comme vous. C’est votre mère. Le père de Lisa l’a violée un soir, en sortant d’une boite de nuit
alors qu’il était ivre. Elle ne l’a jamais revu. Et vous êtes son fils.
- Non, ce n’est pas possible …C’est une blague de mauvais goût…Lisa, ma sœur, et la fille de l’homme violeur de ma mère. Je vais
peut-être vous tuer. Oui, comme ça, je pourrai me convaincre que j’ai rêvé.
Je fermais les yeux en disant :
- Cela ne résoudrait pas votre problème avec Lisa. Vous comprenez maintenant pourquoi Lisa, en découvrant cette horrible réalité, ne pouvait
plus avoir de contacts physiques avec vous. Si vous voulez, je vais expliquer à Lisa que vous m’avez obligé à dire la vérité et qu’il faut qu’elle vous voie.
C’est alors qu’il a parlé.
- Oui, c’est ça, dites à Lisa que je sais tout. Mais qu’est- ce que vous croyez ! Vous imaginez peut-être que j’ai accepté de ne rien
connaître de mon père. Non, au contraire. Ma mère ne voulait rien me dire de lui, et cela a attisé ma curiosité. Bien sûr, j’ai rapidement compris qu’elle avait été violée. Traumatisée le restant
de ses jours, elle n’a plus jamais refait sa vie. Mais elle n’avait pas de haine, paradoxalement contre mon père, car sans le souhaiter, il lui avait donné le plus beau des cadeaux : moi.
Comme j’en voulais terriblement à cet homme d’avoir fait souffrir ma mère, je me suis mis à le rechercher. Je l’ai trouvé et l’ai observé vivre de loin sans qu’il s’en doute. Pour me venger de
lui, j’attendais le meilleur moment. Sa fille avait à peu près le même âge que moi. Alors, une idée folle a germé dans ma tête. Oui, j’ai décidé de séduire ma propre demi-sœur. En quelque sorte,
pour, à mon tour, violer son intimité, son sang à travers sa fille. Au début, c’était un jeu cruel et je savourais ma vengeance, puis s’en m’en rendre compte, je me suis mis à aimer Lisa, à tel
point que je ne pouvais plus me passer d’elle. Alors, quand il y a six mois, elle s’est éloignée de moi, j’ai été pris de panique, j’étais complètement désemparé. Lisa, maintenant sait, mais elle
ignore que je suis l’investigateur de tout ce stratagème.
Je lui demandais ce qu’il comptait faire. Ce qu’il me répondit, je l’ai encore dans ma tête comme si c’était hier.
- Vous allez dire à Lisa que vous m’avez tout raconté sous la contrainte et que je l’ai très mal pris. Que tout est fini entre nous ! Il
fallait bien que ce petit jeu cesse un jour. A force de jouer avec le feu, on se brûle.
Il m’a regardé avec intensité et j’ai senti que sa colère petit à petit se muait en une sorte de désir étrange, mélange de violence et de désespoir avec une
volonté de s’auto détruire.
Alors, j’ai posé mes lèvres sur les siennes, tout doucement, pour sceller son secret et nous avons fait l’amour violemment, comme si les minutes étaient
comptées, comme si c’était la dernière fois. Je ne l’ai plus revu.
Pourquoi avais-je fait cela ? Pourquoi avais-je profité de lui au moment où il me confiait son terrible secret, alors qu’il comptait justement sur moi
pour l’encourager à parler à Lisa.
Pourquoi avais-je trahi la confiance et l’amitié de Lisa en couchant sauvagement avec l’homme qu’elle aimait ?
Et Bruno, il était l’enfant d’un viol et moi, sous une impulsion dévastatrice, je perpétuais le crime. Une deuxième fois, violé dans sa chair et dans son moi
le plus profond.
Je me dégoûtais. Il aimait profondément Lisa. Sa vie maintenant était anéantie.
Je n’avais aucune nouvelle de lui depuis huit mois déjà.
Lisa était venue le jeudi suivant pour sa consultation hebdomadaire et je lui avais raconté ce que Bruno m’avait ordonné de dire. Je n’avais pas la force ni
le courage de la mettre en garde contre cette fausse vérité qui en réalité était encore beaucoup plus sale et noire.
Lisa n’était pas revenue et quelques semaines après, j’avais déménagé. Pas très loin, pour ne pas perdre ma clientèle. Je n’osais plus croiser son
regard.
Depuis, j’étais hantée nuit et jour par ce secret trop lourd pour moi. Comment faire, je n’avais personne à qui me confier. Et les confidences des autres, je
ne les supportais plus. Si j’avais cru en Dieu, je lui aurais dit « délivre-moi du mal ». Mais ça non plus, ce n’était pas dans mes compétences.
Peut-être, si une épaule avait soutenu ma tête, mon cœur aurait été plus léger. Peut-être…Bien sûr, ce n’est pas une excuse.
J’étais dans mes pensées quand un élancement dans les reins me tira de ma douloureuse rêverie. En posant mes mains sur mon ventre arrondi, je poussais un
long soupir, et me dis, que de toutes façons, la vie enfouie au plus profond de moi qui allait voir le jour, impérieusement, me signifiait sans l’ombre d’un doute qu’elle l’emportait sur la
raison.