Jeudi 13 décembre 2007
Je suis une enfant d’Afrique
Dans la rue depuis deux mois.
Seule avec des milliers d’autres.
Mes parents sont morts du Sida.
Et moi, violentée par mon oncle,
J’ai honte.
 
Je n’arrive pas à porter
Mon gros ventre blessé.
Enceinte de six mois,
Obliger de voler
Pour manger.
 
Respirant de la colle
Je deviens folle.
Je n’y arrive pas.
J’ai mal, je suis frappée.
Toujours dans les filets,
Par la garde, attrapée.
 
Avec mon bébé
Dans mon ventre gonflé,
Je suis trop lente
A m’éclipser.
 
Il me faut de la colle
Donnez moi de la colle.
 
J’ai treize ans,
Je suis une enfant,
Je n’ai pas d’avenir,
Je vais mourir.
Par fisoag - Publié dans : poesies - Communauté : Trouvères et troubadours
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Jeudi 29 novembre 2007
Le jour commençait à filtrer à travers les volets clos. Il devait faire beau dehors. Les minces fentes du bois laissaient passer des rayons de lumière vive qui se diffractaient à travers les infimes particules de poussière en suspension et leur permettaient d’apparaître par milliers.
Etonnant, comme un simple rayon lumineux pouvait transformer l’invisible néant à la visible matière.
Etendu sur le lit, les jambes au-dessus du drap défait, Pierre regardait danser les particules dans le faisceau doré. Il n’avait pas dormi. Pourtant, il s’était couché tard. Mais cette nuit, comme les deux précédentes, il n’avait pas eu de repos.
Ne pas s’avouer vaincu, surtout pas, ne pas abandonner. Il aurait en effet été facile de se saouler ou bien de se droguer, mais cela n’aurait rien résolu. Pierre savait qu’il ne pouvait se le permettre. Après sa cure de désintoxication il y avait deux ans, le médecin lui avait bien dit :
« Plus une goutte d’alcool sinon… »
Ne pas craquer…. Pourtant, sa tête allait exploser. Il sentait un grand vide, là, près de l’estomac. Un vide vertigineux qui l’attirait vers le fond. Un gouffre et lui, se trouvait sur le bord, le corps arque bouté en arrière et résistant de toutes ses forces pour ne pas tomber. Ne pas tomber !
La bouteille, elle, était là. Bien pleine, belle, comme une femme qui vous aguiche et qui fait des manières. Elle le provoquait. Pierre n’osait s’attarder sur elle. Ne pas la regarder. Non, surtout, ne pas la regarder. C’était une empoisonneuse, une fille de joie qui n’en valait pas la peine. Il l’avait posé très loin, de façon à ne pouvoir l’atteindre d’une main. Elle trônait au-dessus de l’armoire, face à lui, tout en haut.
Et lui, il était au dernier sous-sol. Dans le noir depuis deux jours. Sans manger et sans boire, lutant désespérément contre cette terrible angoisse, ce sentiment de mort, de désastre qui l’avait envahi quand elle avait prononcé avec un air triste que démentait la lueur joyeuse de ses yeux « je te quitte »
Elle allait se donner à un autre. Ce que lui n’avait jamais pu avoir, ce qu’elle refusait de lui offrir, l’autre en serait gratifié tous les jours. Le don de soi, l’amour …
Et pourtant, lui, Pierre, avait donné sa vie à Julie, mais ce n’était sans doute pas suffisant.
Depuis leur rencontre dans le métro alors qu’il sortait de sa cure et qu’il avait failli la faire tomber en la bousculant, depuis qu’il avait croisé ses beaux yeux clairs, si clairs qu’il se serait noyé dedans.
Il avait arrêté de boire, elle lui avait dit qu’il fallait qu’il croie en lui, qu’elle l’aiderait mais qu’il devait se prendre en mains et ne pas se laisser aller. Il s’était confié. Il lui avait raconté son histoire. Et pourtant, jamais, il n’aurait cru en être capable.
Maintenant, sa vie était entre ses mains. Elle savait… Elle savait qu’un jour de décembre, il avait fait une chose inimaginable, monstrueuse, si terrible que rien que d’y penser, le cœur lui manquait.
Un jour de décembre, alors qu’il venait d’avoir quinze ans, un jour où, au lieu de cadeaux, il avait encore reçu des coups. Lui, l’enfant adopté par un couple bien pensant et à l’aise dans la vie, mais tourmenté par un désir d’enfantement non assouvi. Lui, qui avait vécu heureux, choyé et aimé. Enfin, le pensait-t’-il, jusqu’au jour où, celle qui se disait sa mère réussit au bout de quinze ans à avoir un enfant. Le miracle s’était produit au moment où on ne l’attendait plus. Quoi de plus beau que ce petit bébé, ce cadeau tombé du ciel. Pierre était tellement content de ce petit frère ! On l’avait appelé Lucas, car cela voulait dire lumière.
Quand il ouvrait les yeux, Pierre voyait danser des milliers de particules lumineuses. Son regard … Un feu d’artifice dans un océan de tendresse.
Mais Lucas avait pris la place de Pierre. Lucas, c’était leur enfant, désiré depuis toujours. Pierre n’existait plus sauf pour servir de défouloir, de rebut, pour recevoir les coups et les mauvais traitements, tous les sentiments inavouables dont on veut se débarrasser. Pierre n’avait plus sa place dans le cœur de ses parents.
Alors, sa joie envers son frère s’est transformée en un immense sentiment de haine, de dégoût. Lucas, ce petit être si fragile et en même temps si puissant, Lucas source de son malheur devait disparaître.
Ce soir là, quand tout le monde dormait, Pierre était entré dans la chambre de son frère et avait posé un oreiller sur sa tête. Il n’avait pas appuyé très fort. Juste un petit peu. Un bébé, c’est si fragile…
Ensuite, il était allé se recoucher.
Le lendemain matin, ses parents horrifiés avaient découverts le bébé mort dans son lit. L’enquête avait conclu à la mort subite du nourrisson.
Pierre n’avait jamais été inquiété. N’était-il pas incapable de faire de mal à une mouche ?
Ses parents, effondrés, lui avaient redonnés un peu d’affection et avaient cessé de le frapper. Mais depuis, il vivait avec un couteau planté dans le cœur.
 
Pierre s’était confié à Julie….Mais pourquoi cette irrémédiable faiblesse. L’amour, bien sûr.
Qu’allait-il devenir, elle seule savait… Il était un criminel. Si elle parlait, il était fichu.
Elle ne pouvait pas partir. Elle reviendrait et il irait se noyer dans ses yeux clairs…
 
Pierre tourna sa tête lentement vers la bouteille au- dessus de l’armoire, essaya de se lever et après deux essais vains, se dirigea en chancelant vers celle qui ne le trahirait pas. D’une main tremblante, il saisit la bouteille et la bu d’une traite. Pourquoi lutter. L’alcool serait désormais son seul réconfort.
 
 
Par fisoag - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 20 novembre 2007
                                                                     LE ROUGE A L’ENVERS
 
Elle était là, plantée au milieu de l’allée, à coté des caisses, son panier posé par terre à ses pieds. Le supermarché était bondé. 16 heures, un samedi après-midi. L’heure où l’on va faire ses courses pour la semaine comme tout le monde.
Caisse moins de dix articles. La file s’allongeait jusque dans les rayons, tant et si bien qu’il était impossible de vouloir passer de l’un à l’autre par cette allée. Il fallait faire le grand tour.
Blonde, les cheveux longs tombant sur des épaules un peu voûtées, petite, la taille fine, vêtue d’un tailleur marron bien coupé, elle poussait de temps en temps son panier du pied. Je la voyais de dos. J’étais à trois mètres d’elle, à dix paniers d’écart. Elle tenait d’une main une petite glace et de l’autre, un rouge a lèvre et se maquillait lentement, avec délectation, ignorant l’agacement des clients qui lui disaient d’avancer. Etait-ce un endroit pour se maquiller ? Je remarquais le regard moqueur et méprisant des clients qui l’observaient en douce. Cette femme m’intriguait. J’essayais d’apercevoir son visage dans la glace mais sans succès.
Pourquoi ce besoin impérieux à un moment si peu propice. Quel pouvait être le dilemme de cette personne ? A qui voulait-elle plaire, seule au milieu de la foule. Je me suis mise à penser à toutes ces femmes qui, pour se rassurer, s’astreignaient plusieurs fois par jour à maquiller leur visage pour paraître une autre, qui se couchaient ainsi le soir et se réveillaient tôt le matin pour recommencer afin que jamais, leur vrai visage ne puisse être découvert et que jamais la beauté potentielle de celui qu’elles avaient peur de montrer ne soit révélée, persuadées que le faux vrai est préférable au vrai sonnant faux. Avaient-elles tort ?  Le doute s’insinuait en moi parfois. La vérité était-elle toujours la meilleure voie ? Je me sentais prisonnière de mes certitudes. Ne fallait-il pas cacher le vide de son existence pour laisser croire que l’on est quelqu’un ? Etait-il concevable de se montrer nue ? Le risque de disparaître était grand, trop grand pour y poser sa tête. Le corps, c’était plus facile, quoique…
La femme était tellement absorbée, isolée dans son monde que maintenant, les clients la contournaient et la dépassaient, l’ignorant comme un obstacle gênant dont il fallait s’accommoder. Je parvins à son niveau, juste derrière elle et je m’immobilisais soudain. Je venais d’entrevoir le reflet de son visage dans la glace.
La peau parcheminée, recouverte d’une couche de fond de teint épaisse, craquelée de mille parts par des rides profondes, les lèvres peintes en rouge vif outrageusement dessinées, prises de tremblement par intermittence et au milieu de ce tableau tragique, deux yeux bleus, brillants, perdus, qui en m’apercevant, se tournèrent vers moi et me fixèrent, me transpercèrent….
Je voyais maintenant devant moi, le visage d’une très vieille femme. Elle avait au moins quatre vingt ans, deux fois plus que moi. Une vie derrière elle et le vide devant. Elle n’arrivait plus à avancer, car il fallait sauter maintenant et elle ne voulait pas. Non, par tous les moyens dont elle disposait, par tous les artifices que la vie lui avait donnés, elle essayait de se raccrocher. Mais une force derrière elle la poussait irrésistiblement, inéluctablement. Trop faible, elle cherchait  une perche à laquelle elle pourrait s’agripper. Je lus sur son visage la peur. Peur de mourir noyée de solitude. Et de cette bouche monstrueuse, sanglante, agonisante, prise au piège de la vie, j’entendis un cri qui appelait au secours. Ce cri était strident mais personne ne l’entendait, personne. Et moi, incapable de l’arrêter où plutôt n’en ayant pas la volonté, moi qui entendais son appel, je me suis bouché les oreilles. Et moi aussi, comme les autres, je l’ai contournée, je l’ai ignorée et j’ai déposé mes articles sur le tapis roulant.
Parvenue à ma voiture en courant, je me suis assise sur le siège avant et  j’ai vite refermé la porte. Cette rencontre m’avait bouleversée. Les vitres embuées par le froid environnant m’isolaient du monde extérieur, me libéraient des regards inopportuns. A l’abri, dans cet habitacle de tôles et de verre, je me suis mise à pleurer silencieusement, sans percevoir les larmes qui envahissaient mon visage. Au bout de quelques minutes,  me ressaisissant, j’ai rabattu la glace du siège conducteur pour me regarder. Et ce que je vis confirma mes doutes. Des cheveux blonds, des yeux bleus brillants d’angoisse, une peau fine, transparente et des lèvres minces, à peine visibles. Etait-ce moi ? Quelle était cette image ? Je ne pouvais pas rentrer ainsi à la maison, aussi transparente qu’une goutte de pluie sur le rebord d’une vitre et qui en glissant perd sa matière et s’évapore. J’étais là, j’existais…Il fallait que je lui prouve, il fallait qu’il me voit. Ce n’était plus possible. Je ne pouvais plus accepter d’être l’ombre de son ombre. Comment lui faire comprendre ….
Furtivement, honteusement, en prenant soin de ne pas me faire remarquer, comme si j’accomplissais un sacrilège, comme si le monde entier me désavouait, j’ai sorti de mon sac le rouge que je venais d’acheter au super marché et je l’ai posé sur mes lèvres. Un peu à l’envers, comme une débutante. Un soupçon de poudre sur mes joues, du mascara sur mes cils. La glace me disait que c’était mieux, beaucoup mieux. Un sentiment de bien- être m’envahit soudain. J’avais osé, je réussissais à accepter l’évidence, à bousculer mes habitudes. Un sourire timide se dessina sur mes lèvres colorées et me réconforta. Peut-être qu’ainsi,  mon homme, mon amour, ma vie, allait me redécouvrir et me dire …que j’étais belle.
 
Par sophie aguillé - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 20 novembre 2007


 
Je m’appelle Nicole.
Aujourd’hui, lundi, c’est mon anniversaire, j’ai quarante-deux ans.
Je n’ai pas à me plaindre, je ne suis pas trop mal conservée. Vingt ans d’exercice de la psychanalyse, après tout, ça permet de se maintenir. Tout ce que les gens vous balancent… j’essaie de ne pas tomber dedans. Mais en même temps, ça me paralyse. De peur de marcher dans la merde, on n’ose plus mettre les pieds par terre !
Je vais m’acheter des fleurs en sortant quand j’aurai fini mes consultations.
 
Je me suis mise à penser à lui, je ne faisais pas grand-chose d’autre depuis huit mois.
C’était arrivé une fin d’après-midi vers dix-huit heures.  J’étais fatiguée, il ne restait plus qu’une personne dans la salle d’attente, un homme.
 - Monsieur DUPUY s’il vous plaît. Bonjour, asseyez-vous.
Monsieur Dupuy n’était pas vraiment un bel homme, un visage anguleux, des pommettes saillantes, un nez légèrement busqué. Il était grand, mince, un peu voûté, peut-être par le problème qu’il allait m’exposer. Mais ses yeux me plaisaient, vifs et exprimant un mélange de force, de sagesse, de volonté et de douleur. J’étais hypnotisée.
- Monsieur, je vous écoute
   - C’est difficile à dire … Je viens vous voir parce que …ma femme ne veut plus de moi, je veux dire physiquement.
J’en avais ras le bol de ce boulot. Toujours les mêmes histoires. Par automatisme, je posais moi aussi le même interrogatoire.
     -Ah oui. Cela s’est produit brutalement ou progressivement ?
     -D’un seul coup. Un jour, il y a six mois, c’était un mercredi, je me rappelle très bien, elle m’a dit qu’elle n’avait plus envie. Mais que ce n’était pas de ma faute. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Elle m’assure qu’il n’y a personne d’autre, mais je ne la crois pas.
    -Y a-t-il eu un évènement inhabituel dans votre vie  qui aurait  pu avoir une incidence sur elle ?
 -Non, je ne vois pas. J’ai beau me creuser la tête, rien.
Il en aimait une autre et ça me le rendait désirable. J’étais tordue, je le savais, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
-Est-ce qu’elle vous a déjà dit qu’elle vous trouvait beau ?
   -Beau ? A non, jamais. Pourquoi ? Vous trouvez que je suis beau ?
Je voulais le provoquer, m’amuser avec lui, comme un chat joue avec sa proie. C’était la fin de la journée et je n’avais vraiment plus envie de bosser. Il était vulnérable et j’avais l’intention d’en profiter.
-C’est à votre femme qu’il faut le demander.  Vous savez, pour qu’une femme désire un homme, une attirance physique, qui, d’ailleurs est très subjective, est indispensable. S’il y a désir, il y aura plaisir et si ce dernier a été présent, on cherchera à renouveler cette sensation le plus souvent possible. C’est le piège. Nous sommes tous des drogués du plaisir sous quelque forme qu’il soit, sexuel, bucolique, alimentaire. Le plaisir est la plus dangereuse des drogues. Il y a dépendance à tous les coups. Si votre femme ne trouve pas de plaisir sexuellement, elle compensera ce manque d’une autre façon sinon elle risque un grave déséquilibre psychique.
   -Oui, elle aime beaucoup manger depuis un certain temps. Elle ne pense même plus qu’à cela, c’est insupportable !
   -Poser- vous la question. Comment puis-je donner du plaisir à ma femme ?
J’étais en train de me dire que c’était le genre de type qui, lorsqu’on le giflait, tendait l’autre joue, quand il réagit soudain et parut irrité par mes phrases toutes faites.
   - Je suis venu vous voir pour que vous m’expliquiez comment faire ! Si je le savais, je serais resté chez moi. Vous croyez que c’est facile de vous déballer mes problèmes ?
   - Parlez-moi de vous. Qui êtes-vous, que voulez-vous, où allez-vous. Comment vous jugez- vous ?
   - Qui je suis ! Je m’appelle Bruno DUPUY, j’ai  trente-cinq ans. Je travaille dans un bureau à Paris …
   - Oui, je vois…mais encore.
   - Vous voyez …..Non, vous ne voyez rien du tout, vous avez les yeux aveuglés par votre suffisance et vous êtes une connasse de première avec votre air de gonzesse mal baisée. Je vais vous dire ce que je veux : trouver ma femme. Où je vais : voir la psy qui se la tape. Ma femme est ici, j’en suis sûr. Je vais ouvrir toutes les portes, les placards et je suis sûr de la trouver. Elle est venue vous consulter il y a six mois et depuis, je ne la reconnais plus ! C’est vous qui lui avez enlevé l’envie, le désir de mon corps. Je ne vous laisserai pas faire ! Ah ! Ah !votre secret, je l’ai percé, comme un gros furoncle, et je vais l’étaler sur la place publique.  Tout le monde saura que Mme Nicole Desjardins est une gouine et qu’elle abuse de ses clientes.
Il était devenu tout pâle. La rage se lisait dans ses yeux et je ne pouvais soutenir son regard. Il me faisait peur.
   - Je vous en prie, calmez-vous. Lâchez-moi ! Je ne vous connais pas. Je rencontre des tas de clientes tous les jours. Comment pourrais-je savoir si j’ai vu votre femme. D’abord, comment s’appelle t’elle ?
   - Elle s’appelle Lisa, Lisa Pelletier, elle à trente ans, les cheveux châtains, les yeux bleus et à plutôt tendance à l’embonpoint. Donc, vous la connaissez… votre regard parle pour vous.
 
Ce n’était pas possible ! Lisa avec lui, comment allais-je lui expliquer. Je ne pouvais pas, je n’avais pas le droit. Lisa ne me le pardonnerait jamais. Cependant, il fallait lui dire quelque chose. Je le sentais capable de tout.
  - Oui, je la connais, mais elle ne se trouve pas ici… elle est partie, il y a une heure ! Elle vient effectivement en consultation me voir régulièrement. Mais pas pour ce que vous croyez. Vous vous trompez, je connais bien votre femme mais je n’ai pas avec elle, les rapports que vous imaginez. Elle est devenue une amie, c’est tout. J’ai beaucoup d’affection pour elle et ce qu’elle vit en ce moment est très dur. J’essaie de l’aider, je la persuade de vous parler, mais elle ne le peut pas. Elle a un gros problème qu’elle ne peut encore partager avec vous.
 - Je ne vous crois pas ! Je n’ai pas confiance en vous. Ma femme me ment, j’en suis sûr. Elle a donc quelque chose à cacher. Vous insinuez qu’elle me trompe, que je ne suscite plus aucun désir chez elle et vous voulez me persuader qu’elle a juste un petit passage à vide. Vous vous foutez de moi, et je me demande ce que je fais encore ici. Je m’en vais sur le champ sinon je sens que je ne vais plus pouvoir me contrôler.
 
Pourquoi l’ais-je retenu…Un pressentiment, peut-être ou alors le désir de vivre quelque chose d’inhabituel.
   - Non, ne partez pas, votre femme vous aime. Vous savez, les apparences sont souvent trompeuses. Je suis sûre qu’en ce moment, vous vous méprisez. Le matin, vous vous rasez sans trop vous regarder dans la glace, car vous avez honte de vous. Vous aimeriez rester couché et dormir pour ne plus penser. Mais, la nuit, vous ne parvenez pas à fermer l’œil. Vous songez à elle, vous avez envie d’elle, vous vous soulagez comme vous pouvez, mais la frustration est toujours plus grande. Le matin, encore plus éreinté que la veille, vous arrivez au boulot et vos collègues font des blagues de mauvais goût qui vous donnent envie de leur casser la gueule.
 - Je ne vois pas où vous voulez en venir.
Sans m’en rendre compte, je dévoilais à cet homme le constat de mon propre échec.
 - Il y a des moments dans l’existence où l’on doit tout remettre en question alors que l’on croyait pouvoir se reposer, arrêter de courir. Mais peut-être est-ce cela la vie, rester constamment en mouvement, chercher la vérité pour mieux se mentir et mentir aux autres pour garder sauf le sentiment qu’on existe. Moi, par exemple, je tombe très souvent amoureuse d’hommes qui aiment déjà une femme. Sans doute, parce que je sais pertinemment que ce sentiment ne sera pas assouvi et ne pourrai, par conséquent, être déçue.
 - Moi, c’est le contraire, je n’arrive pas à m’assumer, j’ai honte de le dire, mais c’est ainsi, je n’existe pas sans ma femme. Pendant plusieurs années, j’ai voulu nier l’évidence. J’ai joué le macho, le mec inébranlable, le type indispensable et irremplaçable. Et quand, du jour au lendemain, Lisa m’a fait comprendre qu’elle pouvait se passer de moi, je suis devenu une serpillière. J’ai pris conscience, tout d’un coup, que je vivais grâce à elle et n’étais plus un homme, mais un ectoplasme.
Je me repris enfin pour aborder le problème qui le tracassait.
   - Monsieur Dupuy, avez-vous connu votre père ?
   - Pourquoi cette question ? Non. Ma mère m’a toujours dit qu’elle était tombée enceinte d’un inconnu dont elle ne savait rien. J’ai beaucoup souffert de ne même pas savoir son nom.
  - Lisa et vous n’êtes pas mariés, n’est-ce pas ?
  - Non, mais quel est le rapport !
   - Ecoutez, je suis très embarrassée, Lisa m’a confié quelque chose de terrible et je n’ai pas le droit de vous le dire, je suis tenue au secret professionnel et c’est à elle de vous en parler. Elle seule peut vous éclairer, mais il faut qu’elle le veuille, et elle n’est pas encore prête.
-         Mais qu’est-ce que vous faites ! Arrêtez, vous êtes cinglé, lâchez-moi, je vous en prie, je vais tout vous raconter … J’espère que Lisa me pardonnera.
Brusquement, il était devenu fou de rage, avait contourné mon bureau et saisi mon cou entre ses deux mains. J’étais prise de panique, il était capable de m’étrangler bien qu’il ne fut pas d’un tempérament violent. On le sentait au bout du rouleau, prêt à tout. Si je lui disais la vérité, me croirait-il ?
La peur me paralysait.
 - Parlez !
D’un mouvement de tête, je lui fis signe de relâcher son étreinte pour me permettre d’émettre un son audible.
 - OK, mais si vous vous foutez de moi, je vous étrangle ! Compris.
Je murmurais en tremblant :
   - Oui…Il y a six mois, Lisa est venue me voir pour la première fois. Elle était complètement effondrée. Je l’ai tout de suite trouvée sympathique et je me suis dit que je tenterai l’impossible pour l’aider. Elle était si désemparée…Laissez-moi respirer, je vous en prie ! Elle m’a expliqué que son père venait de mourir. Il l’avait appelée juste avant pour lui parler. Elle ne l’avait pas vu depuis de nombreuses années. Il avait divorcé avec sa mère, quand elle avait cinq ans et, depuis, leurs relations étaient pratiquement inexistantes. Elle s’est présentée au rendez-vous. Et là, son père lui a révélé qu’il avait rencontré une femme avant sa mère, et qu’elle avait eu un enfant de lui : un garçon….
  - Je ne vois pas le rapport, arrêtez votre baratin ou je serre !
  - Mais cette femme n’a jamais su que le père de Lisa, connaissait l’existence de ce garçon, car il n’a plus jamais donné signe de vie : il avait trop honte de sa lâcheté.
 
   - Comment savait-il que c’était son fils ; il pouvait être d’un autre.
   -   Justement, au départ, il ne le savait pas, mais il l’a appris par hasard. Il a aperçu cette femme avec un petit garçon qui l’appelait maman et il s’est dit que c’était peut-être son fils. Alors, il les a suivis sans se montrer et  s’est débrouillé pour approcher l’enfant. Il avait été frappé par la ressemblance. A son insu, il lui a coupé une petite mèche de cheveux dont il a fait analysé l’ADN .Le résultat était convaincant : il était bien le père de cet enfant. Cependant, il n’a jamais été voir cette femme pour lui dire tout simplement : « j’ai appris que tu avais un fils et je suis son père. Je suis désolé d’être parti sans crier gare, mais, pour moi, notre relation était sans importance, je ne pouvais pas savoir. »
    - La femme, comment s’appelle-t- elle ?
   - ………
J’étais tellement terrifiée que malgré mes efforts, aucun son ne sortit de ma bouche.
   - Répondez !
   - Je savais qu’il avait compris, mais il voulait que je le dise.
Il resserra ses mains sur ma gorge. Je sentis un liquide inonder mes jambes et vis une tâche qui s’agrandissait sur la moquette bleu pâle de mon bureau. Mourir maintenant, c’était vraiment trop stupide. Mais la vie n’est pas un modèle de bon sens, non ? Peu importe, j’avais terriblement peur. Je parvins enfin, grâce à un effort immense à articuler faiblement :
   - Françoise Dupuy….oui, vous avez bien entendu. Comme vous. C’est votre mère. Le père de Lisa l’a violée un soir, en sortant d’une boite de nuit alors qu’il était ivre. Elle ne l’a jamais revu. Et vous êtes son fils.
    - Non, ce n’est pas possible …C’est une blague de mauvais goût…Lisa, ma sœur, et la fille de l’homme violeur de ma mère. Je vais peut-être vous tuer. Oui, comme ça, je pourrai me convaincre que j’ai rêvé.
 
Je fermais les yeux en disant :
   - Cela ne résoudrait pas votre problème avec Lisa. Vous comprenez maintenant pourquoi Lisa, en découvrant cette horrible réalité, ne pouvait plus avoir de contacts physiques avec vous. Si vous voulez, je vais expliquer à Lisa que vous m’avez obligé à dire la vérité et qu’il faut qu’elle vous voie.
C’est alors qu’il a parlé.
 - Oui, c’est ça, dites à Lisa que je sais tout. Mais qu’est- ce que vous croyez ! Vous imaginez peut-être que j’ai accepté de ne rien connaître de mon père. Non, au contraire. Ma mère ne voulait rien me dire de lui, et cela a attisé ma curiosité. Bien sûr, j’ai rapidement compris qu’elle avait été violée. Traumatisée le restant de ses jours, elle n’a plus jamais refait sa vie. Mais elle n’avait pas de haine, paradoxalement contre mon père, car sans le souhaiter, il lui avait donné le plus beau des cadeaux : moi. Comme j’en voulais terriblement à cet homme d’avoir fait souffrir ma mère, je me suis mis à le rechercher. Je l’ai trouvé et l’ai observé vivre de loin sans qu’il s’en doute. Pour me venger de lui, j’attendais le meilleur moment. Sa fille avait à peu près le même âge que moi. Alors, une idée folle a germé dans ma tête. Oui, j’ai décidé de séduire ma propre demi-sœur. En quelque sorte, pour, à mon tour, violer son intimité, son sang à travers sa fille. Au début, c’était un jeu cruel et je savourais ma vengeance, puis s’en m’en rendre compte, je me suis mis à aimer Lisa, à tel point que je ne pouvais plus me passer d’elle. Alors, quand il y a six mois, elle s’est éloignée de moi, j’ai été pris de panique, j’étais complètement désemparé. Lisa, maintenant sait, mais elle ignore que je suis l’investigateur de tout ce stratagème.
 
Je lui demandais ce qu’il comptait faire. Ce qu’il me répondit, je l’ai encore dans ma tête comme si c’était hier.
  - Vous allez dire à Lisa que vous m’avez tout raconté sous la contrainte et que je l’ai très mal pris. Que tout est fini entre nous ! Il fallait bien que ce petit jeu cesse un jour. A force de jouer avec le feu, on se brûle.
 
Il m’a regardé avec intensité et j’ai senti que sa colère petit à petit se muait en une sorte de désir étrange, mélange de violence et de désespoir avec une volonté de s’auto détruire.
Alors, j’ai posé mes lèvres sur les siennes, tout doucement, pour sceller son secret et nous avons fait l’amour violemment, comme si les minutes étaient comptées, comme si c’était la dernière fois. Je ne l’ai plus revu.
 
Pourquoi avais-je fait cela ? Pourquoi avais-je profité de lui au moment où il me confiait son terrible secret, alors qu’il comptait justement sur moi pour l’encourager à parler à Lisa.
Pourquoi avais-je trahi la confiance et l’amitié de Lisa en couchant sauvagement avec l’homme qu’elle aimait ?
Et Bruno, il était l’enfant d’un viol et moi, sous une impulsion dévastatrice, je perpétuais le crime. Une deuxième fois, violé dans sa chair et dans son moi le plus profond.
Je me dégoûtais. Il aimait profondément Lisa. Sa vie maintenant était anéantie.
Je n’avais aucune nouvelle de lui depuis huit mois déjà.
Lisa était venue le jeudi suivant pour sa consultation hebdomadaire et je lui avais raconté ce que Bruno m’avait ordonné de dire. Je n’avais pas la force ni le courage de la mettre en garde contre cette fausse vérité qui en réalité était encore beaucoup plus sale et noire.
Lisa n’était pas revenue et quelques semaines après, j’avais déménagé. Pas très loin, pour ne pas perdre ma clientèle. Je n’osais plus croiser son regard.
Depuis, j’étais hantée nuit et jour par ce secret trop lourd pour moi. Comment faire, je n’avais personne à qui me confier. Et les confidences des autres, je ne les supportais plus. Si j’avais cru en Dieu, je lui aurais dit « délivre-moi du mal ». Mais ça non plus, ce n’était pas dans mes compétences.
Peut-être, si une épaule avait soutenu ma tête, mon cœur aurait été plus léger. Peut-être…Bien sûr, ce n’est pas une excuse.
 
J’étais dans mes pensées quand un élancement dans les reins me tira de ma douloureuse rêverie. En posant mes mains sur mon ventre arrondi, je poussais un long soupir, et me dis, que de toutes façons, la vie enfouie au plus profond de moi qui allait voir le jour, impérieusement, me signifiait  sans l’ombre d’un doute qu’elle l’emportait sur la raison.
 
                               
 
                                                                
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Par Sophie Aguillé - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Lundi 19 novembre 2007
LEON : Passe l’aspirateur. Fait le ménage. Angoissé. Regarde l’heure régulièrement. Chaussons aux pieds, pantalon jean.
GENEVIEVE : Tailleur strict, chignon, lunettes. Arrive avec un porte document.
Ce n’est pas possible. Tu n’as pas mis la table. Encore à passer l’aspirateur ! Mais je rêve. A quelle heure t’es-tu levé ? Je parie que tu as encore traîné au lit et que tu n’as posé le pied par terre qu’à huit heures. J’ai raison, n’est ce pas ! Tu es ridicule. Je t’ai déjà dit que pour suivre le timing que je te donne, il faut te lever à 7 heures. Tu ne veux pas m’écouter. Et ensuite, tu es obligé de tout faire en catastrophe. Cà n’est pas bon pour ton cœur. Tu sais bien que le médecin a dit que tu devais te ménager.
LEON : Oui
GENEVIEVE : J’espère au moins que tu n’as pas sauté du travail. Elle regarde l’ardoise sur laquelle elle a inscrit les taches ménagères. Voyons voir…Sortir les poubelles, laver les carreaux de la cuisine, nettoyer la salle de bain, faire deux machines, passer l’aspirateur dans le séjour, préparer le repas de midi…
LEON : J’ai fais cuire le rôti avec des haricots verts. Il n’y avait plus de pommes de terre et je n’ai pas eu le temps d’en acheter.
GENEVIEVE : Mon pauvre Léon. Tu n’as jamais su t’organiser. Ce n’est pas maintenant que tu vas commencer. J’espère que tu te rends compte au moins de la chance que tu as de m’avoir. Aucune autre femme ne supporterait un type comme toi. Aucune ambition, aucun talent. Un pauvre type quoi ! Même pas capable de garder son boulot. Heureusement que tu m’aides à la maison ! Tu m’appelleras quand le repas sera prêt, je vais me reposer. Elle enlève ses lunettes et les pose sur un guéridon. Elle sort.
LEON : S’assoit sur une chaise, le regard absent. Puis, voit les lunettes. Soudain, son regard s’éclaire. Il prend les lunettes, les manipule et les met bien en évidence dans la poche de sa chemise. Comme mue par une vigueur soudaine, il se redresse, sourit et va s’asseoir confortablement dans un fauteuil. Attend en lisant le journal.
GENEVIEVE : Rentre. Je commence à avoir faim ! Qu’est ce que tu fabriques ? Elle cherche ses lunettes à tâtons là où elle les pose d’habitude, mais ne trouve rien. C’est toi qui as pris mes lunettes ?
LEON : Non.
GENEVIEVE : Je ne suis pas folle. Je suis sûre de les avoir posées sur le guéridon. Elles ont dû tomber par terre. Léon, qu’attends-tu. Ramasse moi mes lunettes.
LEON : Sans lever les yeux de son journal. Je sais où elles sont.
GENEVIEVE : Comment ! Ca, c’est un comble. Apporte les moi immédiatement.
LEON : Souriant de toutes ses dents. Viens les chercher, elles sont dans ma poche.
GENEVIEVE : S’avance vers Léon à tâtons, les bras en avant. Trébuche en se prenant le pied dans le guéridon et tombe la tête la première sur Léon. Décontenancée, la voix radoucie
Ne fait pas l’idiot Léon, donne- moi mes lunettes.
LEON : Prend la tête de Geneviève entre les mains, lui dénoue le chignon, arrête ses mains sur son cou.
Tu vas me redire ça gentiment, je n’ai pas bien entendu.
GENEVIEVE : Doucement. Arrête ce petit jeu, ce n’est pas drôle.
LEON : Moi, je commence à m’amuser et cela fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé !

Texte partiel. Si vous êtes intéressé par la suite, veuillez m'envoyer un mail à:
sophieaguille@yahoo.fr
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