Nathalie avait attendu Julie toute la nuit. Elles s’étaient appelées vers 21 heures et Julie, de sa voiture, lui avait assuré qu’elle arriverait dans une petite heure, que tout allait bien. Cependant, Nathalie avait perçu la fatigue dans la voix de son amie. A une heure du matin, sans nouvelles, elle l’avait rappelé sur son téléphone portable mais sans succès. Très inquiète, Nathalie était sûre qu’il lui était arrivé quelque chose. Julie avait demandé à Nathalie de l’héberger provisoirement. C’était urgent. Sans lui expliquer clairement, elle lui avait fait comprendre qu’elle se sentait menacée. Pourquoi ce départ précipité ? Toutes deux étaient amies depuis longtemps. Elles avaient effectué leur scolarité ensemble, de la maternelle jusqu'à la fac de médecine de Paris V et avaient toutes deux été reçues avec mention bien. Mais Julie s’était orientée vers la recherche alors que Nathalie avait ouvert un cabinet de généraliste à Toulon.
Ses parents étaient de la région et le soleil lui manquait. Bien qu’éloignées l’une de l’autre, elles n’avaient jamais perdu le contact et se téléphonaient régulièrement. Pourtant, elles se disputaient souvent, ayant des caractères diamétralement opposés. Nathalie avait tendance à laisser les évènements venir et ne cherchait pas à s’y soustraire. Julie quant à elle, se frayait un chemin, coûte que coûte, fût-il rocailleux et plein d’épines. Elle ne supportait pas d’être spectatrice. Elle se devait d’agir. Nathalie admirait sa force et sa détermination. Aussi, devinait-elle, qu’un évènement d’importance majeure, poussait Julie à traverser toute la France, pour se cacher chez elle.
Julie lui avait parlé de Pierre. Elle lui avait dit qu’elle en était amoureuse, qu’il l’attirait terriblement bien qu’elle eu conscience qu’il n’était pas fait pour elle. Pierre avait souffert dans son enfance, il avait du mal à se reconstruire. Il était dépressif et s’adonnait facilement à la boisson. Cela le rendait parfois violent et de plus en plus souvent, il la frappait sans raison. Nathalie l’avait encouragée à le quitter mais Julie affirmait que sans elle, il ferait des bêtises. Elle se sentait responsable de lui. Quelle stupidité ! S’il ne pouvait s’assumer lui-même, personne ne pouvait le faire à sa place. C’était comme vouloir faire tenir une marionnette debout en ayant coupé les fils qui la retenaient. Mais Julie était ainsi et Nathalie savait bien qu’il était inutile d’essayer de la raisonner.
Nathalie, les yeux gonflés de fatigue regarda sa montre. Il était six heures du matin. Maintenant, elle était certaine que quelque chose de grave s’était passé. Il fallait appeler la police.
Elle se fit rapidement un café fort et attendant qu’il passe, alluma distraitement la télévision.
Elle buvait son café chaud à petites gorgées quand elle entendit soudain le présentateur parler d’un terrible accident sur la nationale. Une jeune femme avec une wolswagen bleue s’était encastrée sous un camion la veille vers 23 heures. Elle avait été transportée d’urgence à l’Hôpital de Toulon où ses jours ne semblaient plus en danger malgré un sérieux traumatisme crânien. L’identité de la jeune femme ne pouvait être révélée car ses papiers avaient brulés dans l’explosion qui avait suivie. Le présentateur appelait toute personne la connaissant à venir faire une déclaration au commissariat de police de Toulon. Un reportage suivait. Nathalie, immobilisé, s’était arrêté de boire, la tasse de café au bord des lèvres. L’image sur l’écran montra soudain le visage de Julie ensanglanté et inconsciente. Son cœur se mit à battre. Ses mains devinrent moites et elle se mit à trembler. Le café se renversa sur le canapé blanc et goutta sur le tapis. Elle resta ainsi immobile plusieurs minutes puis lentement, décrocha le téléphone et appela la police…
Oui, elle reconnaissait formellement Julie sur les photos. Elle voulait la voir immédiatement. Le policier qui lui répondit la convoqua au commissariat et lui précisa que l’accès à l’Hôpital lui serait interdit tant qu’elle n’aurait pas répondu à toutes leurs questions.
Nathalie était au commissariat depuis trois heures. Une heure et demi d’attente avant de la recevoir et une heure et demi d’interrogatoire.
Résignée, elle répétait à l’inspecteur Legrand ce qu’elle avait déjà dit à son adjudant, une heure avant. Son amie s’appelait Julie Pages, était née le 4 Décembre 1970, habitait en région parisienne, à Juvisy sur orge. C’était son amie d’enfance et Julie était partie à Toulon pour la voir. L’inspecteur assis en face d’elle, l’écoutait calmement. Il savait qu’elle disait la vérité grâce au petit carnet d’adresse que la police avait retrouvée dans la voiture, mais il ne mentionna pas cet élément. Il voulait voir si Nathalie n’allait pas lui apprendre des faits nouveaux.
Il était en fin de carrière et son instinct était infaillible. Il sentait qu’il y avait anguille sous roche. Son téléphone portable sonna. Il répondit avec agacement, il n’aimait pas être dérangé pendant les interrogatoires. Nathalie vit son visage exprimé la surprise, mais il se contrôla très vite et repris son air renfrogné. Il ne fallait surtout pas qu’il laisse filtrer ses sentiments. Un visage de marbre, c’était cela sa force. Son adjudant avait découvert sous le siège passager avant de la voiture de Julie, une thermos remplie de café. Bien sûr, on l’avait fait analyser. Résultat : forte dose de Valium. L’accident était prémédité. C’était un meurtre. L’assassin avait réussi son coup en quelque sorte puisque Julie avait perdu la mémoire. On venait en effet de lui annoncer que Julie avait été opérée avec succès mais qu’elle était amnésique. Il fit signe à Nathalie que l’interrogatoire était terminé et qu’elle pouvait rentrer chez elle à condition de rester à la disposition de la police. Il la rappellerait plus tard. Maintenant, il était urgent de protéger Julie. L’assassin savait par les médias qu’elle était vivante mais ignorait son état et il ne manquerait pas d’essayer de la supprimer une deuxième fois. Il ne fallait pas lui apprendre que la jeune femme était amnésique. L’attirer à Toulon et le coincer, voilà comment il fallait procéder ! Mais c’était très risqué. La vie de Julie était en jeu.
Il allait poster ses gars discrètement dans l’hôpital pour la protéger. Qui avait intérêt à ce que cette jeune femme disparaisse ? L’enquête s’avérait difficile mais il en avait vu d’autres. Il se frotta les mains de satisfaction. Enfin, une affaire qui allait le sortir de la routine habituelle. Pas question de la transmettre à la criminelle, pas encore. Il allait garder les informations pour lui et ainsi, aurait une longueur d’avance.
Cela leur apprendrait à le sous-estimer. Il allait montrer à tous ces incapables de quel bois il se chauffait.
Après avoir reconduit Nathalie, il s’assit dans son large fauteuil en cuir et les pieds sur le bureau, le sourire aux lèvres, il s’alluma un cigare qu’il fuma avec délectation.
ajouter un commentaire commentaires (0) recommander